L’ECOLOGIE HUMAINE : UNE BOUFFEE D’OXYGÈNE SPIRITUEL

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Par Jean Warren

Diffusée à la suite des débats entourant la loi du « mariage pour tous », l’idée d’écologie humaine est présente dans l’enseignement social de l’Eglise. Elle situe les questions bioéthiques dans un ensemble de problèmes de société étroitement liés. L’écologie – science du vivant – s’applique à l’homme dans toute les dimensions concrètes de son être créé : en relation avec le Créateur, avec ses semblables et avec toutes les créatures….

Le présent article est initialement paru dans la revue Kephas

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L’écologie humaine est inséparable de la théologie de la création et de l’incarnation, de l’anthropologie chrétienne, et des autres notions fondamentales de la doctrine sociale de l’Eglise (DSE) : le bien commun, la justice distributive ou la destination universelle des biens. Comme toute la DSE, c’est une notion pratique : elle est orientée vers un agir personnel et collectif, social, politique, culturel et économique, dans un contexte historique donné. Comme la DSE, elle se conçoit dans un va-et-vient entre un corpus doctrinal, invariable dans ses éléments fondamentaux nés d’une théologie trinitaire de la charité, et un contexte social, politique et économique évolutif. C’est pourquoi une vision claire (et non biaisée) des réalités du moment est essentielle, pour que la référence à la DSE et à l’écologie humaine ne soit pas un mot pieux sans portée pratique.

Cet article se propose d’aborder l’écologie humaine dans son rapport avec nos représentations culturelles, et dans sa dimension de conversion. Outre les textes principaux de la DSE, il doit beaucoup à l’œuvre de plusieurs auteurs dont spécialement Jean Bastaire, qui nous a quittés cet été, après avoir posé des jalons importants dans l’exploration de la dimension écologique du christianisme, au cours des dernières décennies. Lors des récentes JMJ de Rio (1), le pape François a attiré l’attention des chrétiens et de leurs pasteurs sur la 5ème Conférence générale de l’épiscopat de l’Amérique latine et des Caraïbes, tenue en 2007 sous sa présidence et en présence de Benoît XVI ; et sur le remarquable Document d’Aparecida qui en est issu. Dans un chapitre intitulé Destination universelle des biens -Ecologie, ce document fait plusieurs fois appel à la notion d’écologie humaine : 

« La meilleure façon de respecter la nature est de promouvoir une écologie humaine ouverte à la transcendance qui, en respectant la personne et la famille, l’environnement et les grandes villes, suit l’indication paulinienne de récapituler toutes choses dans le Christ et de louer le Père avec Lui (cf. Cor. 3, 21-23). (…) Comme prophètes de la vie, nous voulons faire en sorte que dans les interventions sur les ressources naturelles, ne prédominent pas les intérêts de groupes économiques qui détruisent irrationnellement les sources de la vie, au préjudice de nations entières et de l’humanité elle-même. (…)

…Evangéliser nos peuples pour découvrir le don de la création, en sachant la contempler et la protéger comme étant la maison de tous les êtres vivants, et la matrice de la vie de la planète, afin d’exercer d’une façon responsable la maîtrise humaine sur la terre et sur les ressources pour qu’elle puisse donner tous ses fruits dans leur destination universelle, en éduquant à un style de vie de sobriété et d’austérité solidaires.

…Approfondir la présence pastorale dans les quartiers populaires les plus fragiles et les plus menacés par le développement prédateur et les appuyer dans leurs efforts pour obtenir une distribution équitable de la terre, de l’eau et des espaces urbains

…Chercher un modèle de développement alternatif, intégral et solidaire, basé sur une éthique qui inclut la responsabilité pour une authentique écologie naturelle et humaine qui s’appuie sur l’évangile de justice, sur la solidarité et sur la destination universelle des biens et qui dépasse la logique utilitariste et individualiste qui ne soumet pas à des critères éthiques, les pouvoirs économiques et technologiques…

En assumant à nouveaux frais, l’option pour les pauvres, nous soulignons que tout processus évangélisateur implique la promotion humaine et la libération authentique « sans laquelle il est impossible d’instaurer un ordre juste dans la société ». Nous comprenons, de plus, que la vraie promotion humaine ne peut se réduire à des aspects particuliers. « Elle doit être intégrale, c’est-à- dire qu’elle doit faire grandir tous les hommes et tout l’homme » à partir de la vie nouvelle dans le Christ qui transforme la personne, en sorte qu’il la rend sujette de son propre développement…»

Si nous appliquions à ce texte le principe des ‘tags’ de l’internet, nous lirions, en lien avec l’expression « écologie humaine », les mots : ‘transcendance’, ‘personne’, ‘famille’, ‘respect de la création’, ‘destination universelle des biens’, ‘justice distributive’, ‘solidarité’, ‘relations mutuelles entre les créatures’ ; et aussi : ‘attentat contre la biodiversité et contre la vie’, ‘bien de tous’, ‘bien commun’, ‘pouvoirs économiques et technologiques’, ‘défense de la vie et du milieu naturel’, ‘évangile de justice’, ‘logique utilitariste et individualiste’, ‘actuel modèle économique’ et ‘activité prédatrice et égoïste’… Et encore : ‘service de la charité’, ‘sobriété et austérité solidaire’, ‘option pour les pauvres’, ‘responsabilité morale’, ‘modèle de développement alternatif’…

L’écologie humaine interroge l’idée que nous nous faisons de l’homme en relation avec Dieu, avec ses semblables et avec l’ensemble de la création : l’homme qui se reçoit de Dieu et ne se réalise jamais autant que dans le don, la charité, la gratuité, fondements de l’anthropologie chrétienne. L’écologie humaine appréhende l’homme en tout ce qui le constitue, en chaque dimension de son être, spirituel, charnel, physique, social, biologique, intellectuel, psychique, culturel, affectif, familial. Elle s’intéresse à lui en tant qu’être en relation avec Dieu, avec la biosphère, avec sa famille, ses amis, dans la vie professionnelle, associative, politique, sociale, éducative, en tant que consommateur et créateur de richesses… 

L’écologie humaine naît du christianisme en tant que religion de l’incarnation hic et nunc. Notre foi ne se limite pas à un culte, à des pratiques, à des valeurs, encore moins à une « identité » : elle s’origine dans une rencontre personnelle avec le Vivant, Dieu « fait chair », mort et ressuscité en un lieu et un moment précis de l’histoire humaine. Le chrétien, à son tour, a pour vocation de laisser ce Vivant « prendre chair » dans chaque fibre de sa vie concrète et matérielle, et dans chacune des dimensions particulières qui la structurent. A ce titre, il porte un intérêt particulier à la vie de la société dont il fait partie, s’efforçant avec l’inspiration de l’Esprit et le secours de la grâce d’y faire advenir concrètement le « Royaume de Dieu ». Il sait que ses réalisations personnelles et collectives restent marquées par l’imperfection et le péché, mais il a foi dans le fait que l’amour-charité qu’il y insuffle est capable de changer le monde et a un poids d’éternité. A ce titre, le chrétien porte un intérêt particulier à la marche du monde, à commencer par son environnement immédiat ; il s’efforce d’en comprendre les données et de les confronter avec les exigences de sa vocation. Il vit au quotidien un chemin de conversion (personnelle et communautaire) à une charité en actes.

L’écologie humaine est donc une notion  intuitive, ordonnée à une meilleure compréhension de nous-mêmes en tant qu’êtres « reliés », en vue d’une démarche permanente de conversion-action-sanctification. Son moteur est la charité, qui présuppose la justice. Elle implique le social (y compris familial) et l’environnemental, et leur liaison intime… C’est son intérêt que de nous aider à unifier les diverses dimensions de nos vies, facettes d’une même réalité : les réconcilier entre elles, avec le Créateur et ses créatures (chacune à sa juste place dans la symphonie de l’univers), dans le concret de chaque minute. Et laisser Dieu irriguer ce quotidien par les liens de la charité.

Ce message et ses exigences traversent toute la vie de l’Eglise depuis les Pères jusqu’au Magistère contemporain. Un problème apparaît cependant. L’enseignement du Magistère est bien accueilli par les catholiques engagés, lorsqu’il traite des dimensions affective, sexuelle et familiale ; mais il suscite parfois de l’étonnement – voire de la perplexité – lorsqu’il traite des dimensions économique, sociale et écologique, dès que l’on quitte les généralités.

Pourquoi cela ? Peut-être notre quotidien est-il plus ou moins influencé par les mêmes valeurs, ou contre-valeurs, que celui de nos contemporains « païens ». Mises à part – pour le chrétien – trois choses : la fréquentation d’une paroisse (voire d’un mouvement d’Eglise), la vie conjugale et familiale marquée par l’oblation, et une propension caritative un peu plus grande que celle de ses contemporains, force est de se poser la question : à milieu social comparable, en 2013, quelles différences y a-t-il entre les uns et les autres quant aux études, au plan de carrière, à la consommation, aux investissements patrimoniaux, aux loisirs, à la façon de se nourrir et de se vêtir, de se déplacer, et même aux rêves et aux aspirations ?

Mais avec le style direct et percutant du pape François, voici que des pans entiers de l’enseignement traditionnel de l’Eglise se voient mettre en lumière : on ne peut plus les minimiser, les marginaliser, ni a fortiori les passer sous silence. A contrario, nos « accommodements avec le siècle » sont démasqués…

Cela, d’autant que des phénomènes sociaux déstructurants (et les idéologies qui les produisent), tenus en respect jusqu’à ces dernières décennies par des contre-pouvoirs sociaux, spirituels ou culturels, viennent de connaître un développement exponentiel et acquièrent un quasi-règne sur les esprits, les cœurs et les âmes.

De quoi s’agit-il, et quel est le mal dont nous souffrons ? Des termes comme « processus de sécularisation », « matérialisme », « civilisation de consommation », « esprit de mai 68 » ou « philosophies du soupçon » sont connus des catholiques. Cependant nous avons du mal à y voir clair, à relier les différentes pièces du puzzle et à comprendre « dans quelle pièce nous jouons », au-delà de quelques problématiques un peu plus familières selon l’actualité du moment… Dans la mesure aussi où nous lisons rarement, et en tout cas pas – ou si peu – l’enseignement du Magistère  (car « où trouver le temps ? »), nous avons souvent une vision éclatée de la réalité contemporaine.

La tentation du repli

Comme nos contemporains, la grande majorité d’entre nous souffrons de notre environnement social et économique, et du délitement progressif du « monde que nous avons connu ». Nous voyons aussi que nos communautés chrétiennes « grisonnent » et se réduisent comme peau de chagrin. Nous sommes dès lors tentés de nous replier sur la sphère communautaire et familiale (elle-même mise à mal), de fuir un monde perçu comme toujours plus menaçant, et de renoncer à le décrypter. Angoissés par « la crise » et l’idée d’appauvrissement progressif de la classe moyenne, beaucoup ordonnent leur agir économique et professionnel, sans lien avec leur foi, exclusivement à la constitution ou à l’accroissement d’un patrimoine – comme la plupart des autres contemporains.

Notre catholicisme est à dominante spirituelle, éventuellement caritative et missionnaire pour les plus généreux : mais cette démarche missionnaire sera souvent vécue comme « en marge » du monde. Elle implique une exigence d’écoute et de compassion vis-à-vis des « missionnés », mais vécue comme « en apesanteur » par rapport au monde, à un niveau strictement personnel, sans y intégrer – le plus souvent – de réflexion sur les « structures de péché » contemporaines et leur lien avec les souffrances (personnelles, familiales, sociales) dont nous faisons le constat. Et cela même alors que les encycliques des derniers papes, et l’enseignement de nos évêques, constituent des instruments de choix pour nous aider à décrypter les « signes des temps »… Il y a chez beaucoup d’entre nous comme une « pudeur » à regarder, et comprendre, des phénomènes liés à cette notion de « structure de péché », dès qu’il s’agit d’en parler concrètement et non théoriquement, ou de la relier à certains aspects de notre vie quotidienne. Peur, peut-être, d’un discours « politique » ? peur de « stigmatiser » des personnes aimées, dont le gagne-pain pourrait être lié à ces « structures »? Peur de fâcher ou de froisser ? Pour certains d’entre nous, perception confuse d’avoir personnellement partie liée avec certaines de ces structures, et donc peur de remettre en cause certaines choses dans nos vies?

Nous préférons souvent nous en tenir à des formules commodes à propos de l’argent : « c’est un bien objectif… » « Il n’y a que des mauvais riches, pas de mauvaise richesse… » « Si l’argent est un mauvais maître, c’est un bon serviteur… », etc. Nous nous en tenons à une vision individuelle des vices et vertus, préférant éviter de nous interroger sur les modes d’acquisition de la richesse. Dans certaines mouvances chrétiennes, l’argent sera vu comme une « bénédiction tombant du ciel » (peut-être sous l’influence – même mitigée – de la « théologie de la prospérité » marquant beaucoup de courants charismatiques protestants)… Le fait que certains « riches » et « très riches » financent des paroisses, des diocèses et des mouvements, constituera un frein supplémentaire à ce que nous réfléchissions à la conformité au bien commun de l’acquisition de certaines richesses, spécialement dans le contexte actuel du capitalisme tardif : et notamment au lien possible entre des pathologies sociales et environnementales et l’accroissement de certains patrimoines, y compris chez des catholiques…

Plus fondamentalement : notre christianisme occidental reste marqué et blessé par diverses formes de dualisme philosophique et théologique, héritiers lointains de la rupture cartésienne qui chasse Dieu de sa création. Descartes a posé les bases de l’utilitarisme moderne et de l’exploitation sans frein des ressources de la terre : « comme maître et possesseur de la nature », disait-il, inaugurant ainsi, non plus une mise en valeur de la création, mais sa mise « en coupe déréglée, en rendement dévergondé qui pousse son exigence jusqu’à ce que la terre littéralement rende l’âme ». (2) 

Ce faisant, les chrétiens ont oublié la nouveauté radicale introduite par l’Evangile, dans lequel la création toute entière (et non la seule humanité) est renouvelée jusque dans ses fondements. Nous en gardons dans nos cœurs et nos âmes, une dévalorisation du vivant et du « charnel », non plus livre ouvert dans lequel la bonté et la beauté de Dieu se donnent à contempler et à aimer, mais réservoir de matériaux dont l’homme peut abuser. Ce postulat philosophique et théologique a mené au cycle d’exploitation effrénée de la création, cause de certains développements matériels positifs, mais aussi d’effets tragiques émaillant le quotidien d’un nombre toujours plus important de nos semblables.

Dieu éliminé – fût-ce sous la forme d’un Grand Architecte ne se souciant en rien de ses créatures –, l’homme des temps modernes s’est auto-déifié. Il a surtout déifié « l’œuvre de ses mains », au point de ne plus reconnaître (comme dimension collective) que l’objectif de la croissance économique, postulant une augmentation constante de notre « consommation ». Cet objectif subvertit désormais toutes les autres dimensions de notre vie, et du vivre-ensemble. Dans une vision darwinienne de nos sociétés, n’ont plus voix au chapitre que les seuls humains en mesure de participer au festin, comme producteurs et en tant que consommateurs (et objets de consommation). Malheur à tous les autres! Le chômeur, le vieillard, le handicapé, l’ »assisté », l’enfant à naître s’il n’a pas le bon goût de se conformer au narcissisme de ses géniteurs ; ou les immigrés et sans-papiers, s’ils ne peuvent être employés comme main-d’oeuvre « au noir » (utile à la « compétitivité », dans la foire d’empoigne de la mondialisation)… C’est la loi du capitalisme et de l’anthropologie libérale qui le sous-tend : l’homme se réalise en suivant son instinct de puissance et d’accumulation ; en fait, en laissant libre cours à tous ses vices. Et c’est l’antithèse de l’anthropologie chrétienne, dans laquelle l’homme se réalise et s’accomplit dans le don et la gratuité, toujours davantage modelé par la charité qui s’enracine dans le lien trinitaire. 

Beaucoup d’entre nous considèrent implicitement le champ des activités économiques comme une réalité neutre, mise entre parenthèses par rapport à notre foi. Ainsi toute initiative économique se voit créditer ipso facto d’êtreune « mise en valeur » de la création selon le plan de Dieu… Nous connaissons bien entendu l’existence de la DSE, mais cela n’a que peu d’effets dans notre vie et notre agir économiques, sinon à la marge et sous l’angle exclusif d’une morale personnelle. Et nous vivons l’idéologie libérale en la prenant pour une simple technicité, sans soupçonner qu’elle implique une anthropologie et une métaphysique antichrétiennes.

Ecologie humaine et bien commun

Quelle est notre société « capitaliste tardive » et comment fonctionne-t-elle au terme de trois décennies de dérégulation néolibérale ? Quel jugement d’écologie humaine poser sur ces évolutions récentes ?

Le bien commun appellerait à une dynamique du don et du contre-don : un déploiement de la charité – qui supposerait le respect de la justice distributive – dans notre participation à la vie économique, politique et sociale… Mais notre société s’éloigne de cet idéal toujours davantage et toujours plus vite. Certains revenus connaissent une croissance presque obscène ; toujours plus de pauvres basculent dans la misère ; une part croissante des classes moyennes connaît le déclassement. Les besoins primaires d’un nombre grandissant de nos concitoyens sont toujours moins satisfaits, dans une société qui n’a jamais été aussi « riche » malgré la crise. Ce monde est littéralement cul-par-dessus-tête au regard du bien commun. Mais ce n’est pas étonnant quand on a saisi ce qu’est l’anthropologie libérale : un homme prédateur – homo homini lupus – dans une humanité à la Hobbes, cherchant à maximiser ses intérêts égoïstes et sa cupidité à court terme. Alors que l’anthropologie chrétienne considère un homme de don, en relationavec son Créateur, avec les autres hommes et avec la création toute entière : « l’homme principe, sujet et fin de toute institution » (3), et non l’homme devenu variable d’ajustement, à remplacer autant que possible par de l’énergie ou du capital, en vue d’améliorer la productivité et la compétitivité.

C’est toute une structure de péché qui est en cause, et non les seuls abus de certains individus. Le péché personnel est encouragé par des structures dotées d’une dynamique et d’une autonomie propres, quelle que soit la vertu (ou l’absence de vertu) de leurs animateurs. N’envisager les choses que sous l’angle de la morale personnelle, condamnerait les chrétiens à n’agir que marginalement, tout en les faisant coopérer plus ou moins aux dommages occasionnés par la structure en cause.

Sommes-nous condamnés à un rôle curatif, ou caritatif à la marge ? Ou pouvons-nous poser un regard critique sur les paramètres mêmes du système néolibéral, et nous efforcer de (re)construire autre chose, sur une autre base ? Et le cas échéant, comment ?

Un tryptique : dieu Argent/ consumérisme/ publicité

Pour le chrétien, le problème n’est pas l’argent en soi, mais l’argent devenu mesure et fin de toute réalité terrestre : la subversion par l’argent de toute réalité sociale, humaine et spirituelle. Seuls les humains « utiles » auraient droit de cité : d’où les réflexions sur l’opportunité de maintenir en vie des incurables ou des vieillards (pauvres) ; d’où aussi la PMA et la GPA (4), liées à un arrière-plan économique et commercial plus qu’à la satisfaction de revendication individuelles ou compassionnelles.

Inséparable de cette domination de l’argent : le consumérisme devenu seul horizon. Les papes le désignent comme l’un des principaux ennemis du chrétien de ce temps ! Il a inversé les rapports économiques, remplaçant un échange dans lequel une offre satisfaisait une demande, par un échange dans lequel l’offre crée et détermine la demande d’un consommateur hypnotisé. Réalité basique pour tous les ‘pubards’ parmi nous, le marketing – inséparable du consumérisme – est une manipulation des consciences, des émotions, des affects, et plus encore, de nos inconscients. Comme le disait avec candeur et cynisme un ancien président de TF1 : « mon travail (de programmation) consiste essentiellement à préparer psychologiquement le téléspectateur à accueillir la publicité pour Coca-Cola… » Le marketing a peu à peu déconstruit l’ « homme ancien » et façonné un « homme nouveau », délié de toute attache culturelle, spirituelle, intellectuelle, sociale, morale, et même physique ou biologique. Notre psychologie même en a subi une reconfiguration radicale, nous transformant peu à peu en un centre d’affects et d’émotions pures, réagissant sur un mode toujours plus exclusivement pulsionnel et immédiat.

Cette trilogie, « dieu Argent / consumérisme / marketing de masse », explique largement les modifications de la psychologie de nos contemporains (dont la nôtre) et en particulier des plus jeunes. Il ne faut pas chercher plus loin l’origine de l’effondrement spirituel, culturel et intellectuel intervenu en quelques décennies, et de la disparition du sens de la limite. Et il n’y a rien d’étonnant à ce que la sexualité elle-même fonctionne aujourd’hui sur le mode d’une consommation compulsive, répétitive et boulimique. A son tour, l’homme, la femme (voire l’enfant) n’est plus qu’un simple objet de convoitise à acquérir, consommer et jeter après usage… Au-delà de la sexualité, nous envisageons l’autre comme un prolongement de nous-mêmes, sur un mode utilitaire. D’où les pathologies que diffuse notre société dans le registre de la manipulation, sous la forme de perversions narcissiques dans certaines relations (de couple, familiales, sociales ou d’amitié), ou au sein de l’entreprise ; voire – à l’occasion – dans nos communautés religieuses, car les chrétiens aussi sont des enfants de leur époque.

Une économie du don et du contre-don

Cette domination absolue de l’argent est un phénomène inédit. Le basculement se préparait depuis la révolution industriellequi se mit en place – selon les pays et les régions – du XVIIIe au XXe siècles (5). On connaît la thèse de Karl Polanyi dans son ouvrage La grande transformation (1944) : celle d’un « désencastrement » progressif mais radical de la sphère économique hors du tissu des relations sociales, dont elle ne constituait autrefois qu’un élément limité et canalisé par les autres. Dans Le Moyen-âge et l’argent (2010), Jacques Le Goff montre que la mentalité médiévale était imprégnée par le christianisme et donc la charité : notion incompatible avec l’idéologie et l’anthropologie qui allaient présider, plus tard, aux destinées du capitalisme. Le Goff se réfère notamment à l’ouvrage de Bartolomé Clavero Anthropologie sociale du catholicisme (1991), qui montre qu’au Moyen-âge c’était sur l’intention des parties que l’on se fondait pour qualifier un acte. Par exemple le prêt à intérêt : l’emprunteur n’avait pas le droit de s’obliger par contrat à payer des intérêts, ni même à rembourser le principal ; mais il avait le droit de rembourser le principal et de l’augmenter d’un petit don supplémentaire, si c’était un geste de reconnaissance envers l’amitié dont ce prêt (formellement, un don) avait témoigné ! Hypocrisie ? Non : nuance métaphysique… L’économie (6) du long Moyen-âge était fondamentalement une économie du don et du contre-don.

Il faut avoir à l’esprit ces antécédents, quand les papes nous appellent à mettre, au cœur de l’économie, une part de don et de gratuité. (Pour l’instant, seule une activité marginale – l’économie sociale et solidaire, ESS – repose sur d’autres principes que celui de la maximisation à court terme du profit de l’actionnaire ; et l’ESS ne se voit assigner par les économistes dits orthodoxes qu’un rôle de  « réinsertion » de victimes collatérales du capitalisme). Il est donc intéressant de constater qu’une grande partie des financiers actuels, même labellisés catholiques, se seraient vu refuser une sépulture chrétienne à une époque qui n’est pas si éloignée de la nôtre... Un modèleet des comportements économiques radicalement différents des nôtres ont existé quand la foi chrétienne imprégnait la société. Cela peut nous donner des idées pour notre époque, s’agissant également de la singularité et de la vocation particulière des chrétiens au cœur de la vie économique et sociale (et non à la marge).

L’immense nostalgie de Dieu ressentie par nos contemporains, et constatée par les catholiques les plus engagés dans la nouvelle évangélisation, est inséparable de l’envahissement de la vie par une sphère économique devenue folle : l’argent divinisé. Sans une réflexion de fond sur cette réalité contemporaine et sur la nature métaphysique du problème, il est impossible de poser la nouvelle évangélisation sur des fondations solides, et de comprendre sa singularité historique par rapport à la première annonce de l’Evangile.

Que faire ? Appel à une conversion écologique

Dès l’origine du christianisme, l’Evangile a introduit une révolution, non seulement dans les rapports entre personnes et groupes sociaux, mais aussi entre les hommes et l’ensemble des autres créatures. C’est là qu’il faut inlassablement revenir, pour vivre une conversion et retrouver nos fondamentaux.

Le projet du Créateur - Ce n’est pas par hasard que Genèse 2 situe l’horizon d’un univers paradisiaque aux origines mêmes du monde, tandis qu’Isaïe 11 et l’Apocalypse (21-22) le placent à la fin de l’Histoire. L’harmonie de l’homme avec son semblable, avec la création et avec Dieu, est le projet du Créateur : un projet bouleversé par le péché humain, représenté dans la Genèse (3,11) par une tension conflictuelle progressive avec Dieu, avec notre semblable et même avec la nature.

L’homme, roi de la création -Le contraste entre le projet du Créateur et le monde du péché apparaît dans la Bible avec la vocation de l’humanité, et les conséquences de son infidélité à cet appel. La créature humaine reçoit une mission de gouvernement de la création pour en faire briller toutes les potentialités : délégation accordée par le Roi divin quand l’homme et la femme « à l’image de Dieu » (Gn 1,27), reçoivent l’ordre d’être féconds, de se multiplier, de remplir la terre, de la soumettre et de dominer sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre (Gn 1,28). La seigneurie de l’homme n’est pas absolue : elle est un reflet royal de la seigneurie unique et infinie de Dieu. Aussi l’homme doit-il la vivre avec sagesse et amour en participant à la sagesse et à l’amour incommensurables de Dieu.

L’homme a « humilié » la terre - L’homme a déçu les attentes divines. Surtout à notre époque, il a dévasté sans hésitations des plaines et des vallées boisées, il a souillé les eaux, déformé l’habitat de la terre, rendu l’air irrespirable, bouleversé les systèmes hydro-géologiques et atmosphériques, désertifié des espaces verdoyants, mis en œuvre des formes d’industrialisation sauvage, et humilié – pour employer une image de Dante – ce « parterre » qu’est la planète, notre demeure.

Une écologie humaine -Il faut donc soutenir, comme disait Jean-Paul II, la « conversion écologique ». L’homme est en train de comprendre que l’on doit s’arrêter devant le gouffre… Ce qui est en jeu n’est pas seulement une écologie « physique », attentive à l’habitat des divers êtres vivants, mais aussi une écologie « humaine » qui rende plus digne l’existence des créatures en protégeant le bien radical de la vie dans toutes ses manifestations, et en préparant aux générations futures un milieu qui se rapproche davantage du milieu divin (7). Jean-Paul II, Benoît XVI et François furent ou sont des « papes verts ». Leur enseignement est imprégné d’une théologie paulinienne : le Christ venu libérer, non seulement les hommes de la chute et du péché, mais la terre elle-même en la rendant « à sa vocation de demeure paternelle et de maison familiale. Car l’aliénation ne provient pas de la nature, mais du coeur de l’homme où s’est glissé le tentateur« . (8)

C’est d’abord notre regard et notre cœur que le Seigneur veut guérir, régénérer, rajeunir. Il veut nous faire opérer un virage à 180 degrés, nous décentrer de nous-mêmes, de notre cupidité et notre rapacité, de notre instinct de prédation. Il veut transformer notre regard sur notre prochain, et sur chaque créature, transfigurer notre angoisse permanente de ne pas avoir assez, en charité et en oblation. Il veut nous voir préoccupés des nécessités du prochain, avant de nous préoccuper de nous-mêmes. Plutôt que de nous voir ‘mitiger’ la prédation, il veut nous voir changer radicalement de logique.

« La révélation judéo-chrétienne a (…) pour ambition de proposer un décentrement radical qui invalide l’égocentrisme au bénéfice d’un théocentrisme ou plus exactement d’un christocentrisme grâce auquel le cours des choses cesse de circuler à contre-allée et de provoquer des catastrophes. L’Evangile est (…) la découverte d’un contresens qu’il importe de redresser par une conversion rétablissant le véritable sens. La priorité est ainsi rendue au prochain de manière à ce que toute créature se considère potentiellement en fonction de l’autre et non de soi, et que toute soit reçue comme un don et non comme une proie. Cette exigence a commandé à travers les siècles l’option préférentielle pour les pauvres, les démunis, les malades, les souffrants, les mourants. (…) Pendant deux millénaires, ce commandement a été entendu comme (…) visant surtout, pour ne pas dire exclusivement, le régime de vie de l’humanité. Sans être niée, l’interrogation sur le sort des autres créatures était reléguée dans l’ombre et le non-dit. Sous l’accroissement gigantesque de la pression exercée par l’homme au détriment de la nature, celle-ci fait maintenant entendre sa voix avec éclat. » (9)

Le Christ veut nous guérir des divers dualismes qui continuent de polluer notre imaginaire, nos représentations culturelles et notre agir quotidien. Mais des catholiques continuent d’être marqués par diverses formes de dualisme cartésien, qui leur font considérer la création sous un angle presque exclusivement utilitaire, et les empêchent de voir que les idéologies libertaires et leurs manifestations déstructurantes (qu’ils déplorent) ont pour matrice l’idéologie libérale…

Conversion écologique et justice distributive

La rencontre personnelle avec le Christ étant au cœur de notre foi, cette foi doit illuminer notre vie quotidienne. Le travail professionnel – pour ceux qui en ont un – est le lieu où devrait se construire le bien commun de la société entière. C’est le lieu où nous devrions être co-créateurs : être les mains, les yeux, l’intelligence, la parole de notre Seigneur pour construire avec Lui, pour développer intégralement l’homme, tout l’homme, et (indirectement) tous les hommes et la création. Chacune des décisions prises dans notre travail, ou comme consommateurs, constitue – comme nous l’a enseigné Benoit XVI dans Caritas in Veritate – un acte moral ou immoral…

Comment tel objet de consommation courante a-t-il été produit, dans quel environnement social ou environnemental ? Ceux qui l’ont fabriqué ont-ils reçu un salaire leur permettant une vie digne, l’accès à un logement correct, à un enseignements digne de ce nom pour leurs enfants, à des soins de santé? Est-il conforme au bien commun d’acheter des vêtements vendus dans les grandes enseignes et produits, au Bangladesh ou ailleurs, dans les conditions quasi-esclavagistes que tout un chacun connaît désormais? Est-il conforme à la charité d’acheter des « promo » en grande surface, si une partie significative de l’addition est réglée par une petite entreprise ou un paysan obligés de travailler à perte? Est-il conforme au bien commun de nourrir notre famille avec des aliments industriels bourrés d’additifs nuisibles à la santé et produits dans des conditions discutables (la malbouffe), surtout si l’économie ainsi réalisée doit nous servir à acheter du superflu? Est-il conforme au bien commun, pour un cadre chrétien, de participer à un licenciement boursier, ou à des opérations de trading sur matières agricoles? 

Quel bilan tirer de notre participation à une grande entreprise qui n’investit qu’à court terme (et dans les seuls investissements susceptibles de lui rapporter un minimum de 15% de profit), qui applique les recettes du « management par le stress », et qui est disposée à licencier pour soutenir le cours de l’action – voire à fermer des sites de production sains et rentables ? Quel sens peut revêtir la participation d’un chrétien à ce type de structure ?

Il n’y a pas de réponse univoque à une telle question : chacun y répond en conscience. Mais il est important de se la poser, pour tous les chrétiens placés dans une telle situation. Ce sont des questions parfois douloureuses, mais nous ne pouvons les esquiver. Nous participons tous – à des titres et degrés divers – à des ‘structures de péché’. Certains peuvent même avoir pour vocation particulière d’y témoigner… Mais chacun a le devoir de se poser la question de sa contribution à une structure de péché, et de se demander s’il met au service du bien commun les talents qui lui ont été confiés.

Si nous devons annoncer le Seigneur à temps, Il nous demande parfois de l’annoncer à contretemps. Dans ces circonstances nous n’avons pas le choix, sous peine de pécher par omission. Il n’y a pas de charité sans vérité. Il est des situations que nous devons dénoncer, avec la force et la grâce de l’Esprit, toujours dans le respect des personnes, avec tact, délicatesse et paisiblement, posément : mais résolument et intelligemment. Et pour ce faire nous ne devons pas craindre, sans renoncer à ce que nous sommes mais sans frilosité, de rejoindre des hommes et des femmes  (y compris dans des milieux écologistes, altermondialistes ou « gauchisants ») qui ne se réclament pas du Christ mais s’efforcent de suivre leur conscience. Cela répond à l’appel du pape François d’aller « vers les périphéries ».

C’est dans ce quotidien-là que le Seigneur nous attend en priorité. C’est là – 24 heures sur 24 et sept jours sur sept – qu’Il nous appelle à aimer en actes et en vérité. C’est cela aussi qu’exprime l’écologie humaine : et c’est en soi profondément évangélisateur.

Mission impossible ? C’était déjà l’exclamation des apôtres, après le discours du Christ sur les riches : « mais alors, Seigneur, qui peut être sauvé ? » A quoi, Jésus répond : « rien n’est impossible à Dieu. » Cette exigence permanente de conversion est vraie pour notre vie en tant qu’acteurs économiques, comme elle l’est dans notre vie conjugale et familiale. Une annonce du kérygme en public, qui serait contredite par notre attitude dans la sphère familiale, professionnelle ou consumériste, serait un contre-témoignage. Il en irait de même d’un engagement dans les débats bioéthiques ou les « questions de société », s’il s’accompagnait d’un contre-témoignage dans les sphères sociale ou environnementale… La charité est indivisible comme la justice, qu’elle présuppose. L’Eglise est exigeante. La « barre » est placée haut (s’agissant in fine, du montant horizontal de la croix). Mais il y a la grâce.

Un autre monde est possible

Complètement utopique ? Comme l’était la mission des premiers chrétiens face à un Empire omniprésent et omnipotent… Nous ne devons pas nous effrayer, puisque le Christ « a vaincu le monde ».

Il s’agit non seulement de dénoncer, mais surtout de construire – dans la mesure de nos moyens. Observons les innombrables alternatives (petites et grandes) montées par des gens de bonne volonté, là où aucun espoir n’existait à vue humaine : le livre de Bénédicte Manier Un million de révolutions tranquilles (10) en donne des exemples.

On notera que l’économie sociale et solidaire (ESS) représente environ 12 % de l’emploi et 10 % du PIB français. On y trouve un grand nombre d’entreprises qui ont fait le choix de mettre en leur cœur l’homme, et non le retour sur investissement des actionnaires et lui seul. Dans ce type d’entreprise, on réinvestit une part substantielle des bénéfices, et on partage le reste entre les travailleurs, les actionnaires, et éventuellement d’autres projets similaires, proches ou lointains. Dans certaines d’entre elles – les sociétés coopérative (Scop) notamment –, le management est élu par le personnel. Elles affichent souvent un bilan financier honorable, au service d’un bilan humain, social et écologique conforme aux exigences de la DSE, pour laquelle l’entreprise est d’abord « une communauté d’hommes et de femmes ». On peut citer aussi « l’économie de communion » (11) portée par les Focolari : proche de la philosophie de l’ESS, cette démarche consiste à gérer l’entreprise avec le souci prioritaire de ceux qui y travaillent, et à diviser les profits en trois parts, respectivement destinées aux travailleurs, à l’investisseur-actionnaire et à l’Etat (impôts)… Il y a même des « bilans humains et écologiques » encourageants dans certaines entreprises de l’économie conventionnelle : mais dans ces cas très spéciaux, le management ou l’actionnariat font le choix d’appliquer – à contre-courant – des recettes différentes de celles des écoles de commerce. Un autre monde est possible, il existe  déjà !

Toutes ces structures sont marquées par une charité en actes – au lieu de l’instinct prédateur– et par une sobriété joyeuse, une restriction volontaire par souci des hommes présents et à venir et de l’ensemble des créatures. Divers penseurs contemporains se sont également faits les avocats de cette auto-modération. Ainsi Soljenitsyne : «  Après l’idéal occidental de liberté illimitée, après la conception marxiste de la liberté comme joug nécessaire et accepté, voici vraiment la définition chrétienne de la liberté : la liberté est la RESTRICTION DE SOI! La restriction de soi par amour des autres «   (12)  

Occupés que nous étions à produire et consommer, nous n’avions plus le temps de nous instruire, de voir notre famille ou nos amis, d’élever nos enfants. Et de passer du temps avec Dieu… Entrer dans un autre rapport au temps est un fruit de la sobriété joyeuse, sans laquelle notre humanité est amputée d’une part essentielle d’elle-même.

Evangéliser à travers une vision renouvelée de la Création

In fine, notre conversion écologique doit nous permettre de témoigner, en la vivant nous-mêmes, d’une vision de la création radicalement renouvelée. C’est ce qui va caractériser le christianisme dans sa dimension écologique, par rapport à d’autres formes d’écologie – honorables mais bornées au respect des limites de l’écosystème, ce qui est nécessaire mais non suffisant. C’est également un message profondément évangélisateur, qui remet en évidence la vision authentiquement chrétienne du monde… Point n’est besoin d’être chrétien pour vivre les exigences de vie dictées par la justice distributive et l’aspiration à une convivialité retrouvée. Mais le chrétien, en vivant – aux côtés d’autres hommes et femmes de bonne volonté – les exigences de la charité dans sa vie de tous les jours, témoignera du sens profond des choses :

«  Voilà le lieu où les chrétiens ont à intervenir non comme des supplétifs se hâtant de rejoindre le gros de la troupe, mais comme des éclaireurs et des porte-lumière allant jusqu’au fond des choses pour en dégager le sens ultime et y retrouver, dans le contexte actuel, le ressort fondamental de leur foi. (…] Il faut donner audience à la création humiliée, écouter ce qu’elle réclame. La révolte de la terre contre le mal en général et contre celui que l’homme lui inflige en particulier ne permet plus de séparer cette protestation cosmique de la protestation que l’homme élève lui-même contre le mal dont il est victime. Les deux détresses sont non seulement comparables, mais liées. Ce n’est pas uniquement pour la fin des temps que, comme l’apôtre Paul l’écrit aux Romains, la création tout entière gémit dans l’attente de la libération que l’homme a reçu la charge d’instaurer. C’est pour l’aujourd’hui de Dieu que le labeur écologique, dans sa signification la plus radicale, est invité à se déployer au profit de tous.[...] Telle est l’annonce onéreuse et joyeuse qu’on attend des chrétiens aujourd’hui. La nouvelle évangélisation passe par là. Son adversaire est une société postmoderne qui achève de corrompre celle qui la précédait encore voici peu et dont la pente était déjà de transformer le serviteur en maître, l’argent docile en tyran absolu. Cette fois, ça y est. Nous sommes au terme d’un cycle. L’impérialisme de l’argent a fini d’avaler toutes les autres valeurs, comme ce capitalisme financier en quoi se résorbe dans une bulle gigantesque la totalité de l’économie mondiale. Le Christ vert est seul capable de crever cette bulle et de sauver l’homme solidaire de l’univers. » (13)

PS – L’expression « Christ vert », titre d’un ouvrage de Jean Bastaire, désigne la portée cosmique du salut en Jésus-Christ – soulignée notamment par Joseph Ratzinger dans son ouvrage L’esprit de la liturgie (Ad Solem 2001).

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NOTES :
(1) Et encore récemment, lors de la catéchèse du 4 septembre 2013.
(2) Hélène et Jean Bastaire, Pour un Christ vert, Salvator 2009, p.72

(3) Gaudium et spes, 25

(4) PMA : procréation médicalement assistée ; GPA : gestation pour autrui ou ‘mères porteuses’.

(5) Une partie importante des campagnes européennes a continué de fonctionner sur un mode ‘médiéval’ jusque dans les années 1960, et même jusqu’à nos jours dans certaines régions des Balkans, par exemple.

(6) Notion anachronique, les actes que nous qualifions à présent d’économiques, n’étant pas – à l’époque – singularisés par rapport aux autres actes de la vie sociale.

(7) Audience générale du 17 janvier 2001 (La Documentation catholique N » 2241 du 4/02/2001, p. 114)

(8) Hélène et Jean Bastaire, op. cit. p. 101

(9) Hélène et Jean Bastaire, op. cit. p.105 et 106

(10) Ed. Les Liens qui libèrent, 2012. www.editionslesliensquiliberent.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=56

(11) focolari.fr/societe/economie-de-communion

(12) Soljénitsyne, Du repentir et de la modération, in Des voix sous les décombres, Seuil, 1974.

(13) Hélène et Jean Bastaire, op. cit. pp. 105-108

 


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