Entretien avec Frère Guillaume (Abbaye de la Pierre qui Vire) aux Chrétiens indignés

1. Vous avez connu dans votre monastère une conversion à l’agriculture biologique ancienne, pouvez vous nous raconter cette histoire ?

Elle date d’une quarantaine d’années. Nous avons toujours eu une ferme et nous faisions de l’agriculture intensive, puis nous avons fait de la recherche avec l’INRA qui s’est avérée catastrophique. Nous étions toujours en déficit, nous avions des races de vaches qui s’adaptaient mal à notre climat.

Dans les années 60, nous avons donc décidé d’arrêter notre collaboration avec l’INRA et de faire venir d’autres vaches de la race : brune des alpes. En même temps, nous en avons profité pour passer à l’agriculture biologique, nous étions une des premières exploitations de notre département à tenter ce pari. Les vaches se sont bien adaptées, elles ont produit du bon lait, on a transformé le lait en fromage et nous avons pu obtenir le label AB Bio-Bourgogne.

Dans les années 90, nous avons aussi acheté un troupeau de chèvres de race alpine et nous avons transformé le lait en fromage et complété la fromagerie.

A l’origine les moines travaillaient les champs, s’occupaient de l’élevage et de la fromagerie maintenant nous sommes en partenariat avec des laïcs car nous sommes moins nombreux. Ce sont des jeunes agriculteurs qui ont aussi lancé un projet de récupération du lisier des vaches pour faire du méthane et nous avons depuis un an une unité de méthanisation qui fait en cogénération de l’électricité et de la chaleur. La chaleur pour la fromagerie qui consomme beaucoup d’eau chaude et pour le chauffage des bâtiments du complexe de la ferme.  L’électricité produite est revendue sur le réseau ERDF.

Pour le traitement des eaux usées, la ferme a mis en place des bacs de traitement des eaux usées par des bassins filtrant, des lagunages : une sorte de station d’épuration par les plantes. C’est une philosophie écologique qui nous amène à faire ce type d’agriculture et les jeunes agriculteurs ont des convictions qui rejoignent celle des moines.

Au monastère même, nous avons d’autres activités autour des énergies renouvelables. Nous avons une centrale hydroélectrique à partir de l’énergie de la rivière. Il y a une quarantaine d’années, nous avions un ingénieur dans la communauté très compétent qui a vu tout l’intérêt d’un site présentant une hauteur de chute de 30 mètres et une pluviométrie relativement abondante en hiver pour faire une unité de centrale électrique de 450 KW. Une partie de la production est revendue au réseau ERDF et cela est une source de revenus pour le monastère. A l’époque, on n’était pas dans un projet écologique mais on le faisait  pour les besoins énergétiques de la communauté. Nous avions une imprimerie, des bâtiments importants en bout de réseau, c’était surtout des problèmes économiques qui nous avaient lancé dans cette construction. Mais ce fut un beau chantier, les moines ont participé à la création de cette centrale qui nécessitait tout un travail de génie civil avec la construction d’un canal d’amenée d’un kilomètre, ça a soudé la communauté.

Nous avons eu aussi une réflexion à propos de notre chauffage central. Tous les bâtiments de l’abbaye étaient chauffés par une chaudière au fuel domestique et quand il a fallu entreprendre la rénovation de notre bâtiment d’accueil pour le mettre aux nouvelles normes de sécurité, il fallait changer les chaudières. Nous avons alors réfléchi et pris le parti d’équiper non seulement les bâtiments d’accueil mais tout le monastère d’une chaufferie à bois. Nous sommes dans une région forestière, le bois, il suffit de le ramasser, de reboiser, de le déchiqueter en plaquettes, puis nous le mettons dans une grosse chaudière.

Nous avons fait ce changement il y a 5 ans à la fois pour des raisons économiques et pour des raisons écologiques : pour économiser l’achat de produit pétrolier qui ne sont pas d’origine française.

Toute ces réflexions et ces réalisations en manière d’énergie : la méthanisation, l’hydro-électricité, la chaufferie par bio masse tout cela fait  que l’abbaye est un assez impliquée dans le développement durable.

2. Comment le monachisme, la règle bénédictine tourne les moines vers le respect de l’environnement ?

 Chaque monastère est assez autonome mais on suit tous la règle de saint Benoît qui insiste sur un respect de l’environnement, des choses, des personnes, et invite à une certaine sobriété dans la consommation. C’est très important pour nous moines. On refuse les excès, la surconsommation. Dans la règle de saint Benoît, il y a des textes très spirituels et des aspects très concrets : dans la manière de s’habiller, la manière de s’alimenter, le rapport au sommeil, le respect des objets, tout cela est important, c’est un mode de vie qui rejoint les aspirations d’aujourd’hui d’invitation à la sobriété : une sobriété heureuse.

3. La citation biblique « soyez féconds, croissez, emplissez la terre et soumettez là » est souvent utilisée par des chrétiens pour refuser toute prise en compte écologique.

C’est une mauvaise interprétation de l’écriture de dire que la Bible serait en contradiction avec une saine de gestion de l’environnement. Dans la genèse, Dieu confie à l’homme une création bonne pour ses besoins et Dieu fait confiance à l’homme pour qu’il respecte ce qu’il a créé : les plantes, les animaux, l’homme et la femme. Dans le verset que vous citez, Dieu met une hiérarchie entre les différents éléments de la nature, mais ce n’est pas pour les opposer. Il y a une façon de dominer la nature qui est violente et qui ne respecte pas  l’intention et le projet de Dieu créateur, et c’est à dénoncer.

4. Quel doit être le regard d’un chrétien sur l’environnement ?

De grand respect, d’admiration dans un contexte de foi et de confession de foi en l’origine de cette création qui provient d’un désir de Dieu. Il y a une finalité pour un chrétien, ce n’est pas le hasard, nous ne sommes pas tirés du hasard. Il y a des mouvements philosophiques qui refusent cette finalité. Pour nous chrétiens, il y a un dessein heureux dans la création qui pointe vers l’homme. L’homme qui doit respecter les autres éléments créés au premier jour, au deuxième jour… jusqu’au septième jour. Ce texte du premier chapitre de la Genèse, qui est symbolique du récit de la création est très beau et on trouve aussi dans les psaumes des chants, des signes de la création qui sont repris par toutes les générations chrétiennes jusqu’à Saint François d’Assise. Dans la finale de l’évangile de Marc, après les apparitions de Jésus ressuscité aux femmes, aux disciples d’Emmaüs, aux apôtres, Jésus demande à ces apôtres « allez dans le monde entier, proclamez l’évangile à toute la création »[1], pas seulement aux hommes ! Il faut aussi annoncer la résurrection aux animaux, aux plantes. Il faut que tout le monde chante : le cantique des créatures. Ce n’est pas seulement les humains et je trouve cela très beau, c’est une tâche qui nous est demandée. Toute la création est en attente de salut dira Saint Paul dans l’épître aux Romains, c’est grandiose !

5. Quelle est en tant que moine bénédictin retiré du monde et dans la solitude, votre vision de ce monde moderne, du modèle économique et social dans lequel nous vivons ?

C’est un monde qui appelle à un discernement, il ne s’agit pas d’être tout blanc ou tout noir, optimiste ou pessimiste. Il s’agit de discerner ce qu’il y a de bon, ce qui va dans le sens d’un humanisme positif et ce qu’il y a de dérive, de dégradation, de déshumanisation. Un regard chrétien doit être attentif à ces deux aspects et dénoncer ce qui va mal et encourager ce qui va bien. Le moine est dans une position en retrait ; il n’est pas impliqué directement dans une action politique ou le fonctionnement économique.

Cependant dans un monastère on vit de son travail, on participe, on est également acteur de la vie économique. Il faut donc savoir dans les choix que l’on fait ceux qui sont en cohérence avec l’évangile ou ceux qui ne les sont pas. Nous devons toujours nous poser cette question.

Dans toutes les réalisations du monastère, on espère que cela va dans le sens du respect de la nature, en vue d’un développement durable et d’une économie juste qui face place à chacun. Saint Benoît est très exigeant pour que dans le monastère chacun soit bien à sa place, heureux, et que l’on ne s’écrase pas les uns les autres. Ce qui est malheureusement le cas dans une économie libérale ou les plus forts écrasent les plus faibles, ou tout est dominé par l’argent, la finance et le profit. Ce qui n’est pas du tout le cas d’une économie monastique, nous ne cherchons pas à faire de l’argent. Notre mode de vie de moine peut la contester, nous avons une vie communautaire, nous ne cherchons pas les profits, nous cherchons une vie dans la sobriété. Cela peut être un modèle pour les communautés chrétiennes mais nous ne cherchons pas à être la réponse à toutes les questions d’aujourd’hui. Je pense que chaque chrétien aura à se poser les questions dans sa manière dont il vit dans son environnement.

Nous moines selon saint Benoît, nous ne faisons pas le vœu de pauvreté que font d’autres religieux dans leurs professions comme les dominicains ou les franciscains, par exemple.

 

Nous faisons trois vœux : un vœu de stabilité. On s’engage à vivre durablement dans un même lieu dans toute la vie. On est profès d’un monastère, d’une communauté : je suis profès de la Pierre qui vire. Cela ne veut pas dire que je ne serai pas appeler à bouger si on m’appelle dans un pays de fondation à rendre des services mais je resterai moine de la Pierre qui vire même si je pars au Congo ou au Vietnam.

Lorsque l’on parle de revenir à du local, il y a une intuition monastique forte.  Un monastère est marqué par le lieu où il se trouve. A la Pierre qui Vire nous sommes dans une forêt, les moines de Tamié sont au pied des montagnes, Landevenec est au bord de la mer, Saint benoît au bord de la loire. Le lieu nous marque profondément et ce vœu de stabilité est important. La stabilité n’est pas seulement par rapport à un lieu géographique même si le cadre de vie est important, pour l’épanouissement du moine.

C’est surtout par rapport à une communauté, on fait alliance personnelle avec un groupe de frères et on s’engage pour la vie avec eux. C’est une alliance, qui n’est pas sacramentelle comme le mariage mais il y a quand même bien des parallèles entre les deux.

On compte sur la fidélité de Dieu, c’est Dieu qui est fidèle, Lui qui nous permettra de tenir. On le croit, c’est dans la foi. Alors qu’aujourd’hui les valeurs qui sont mises en avant ce sont des valeurs de mobilité, d’instabilité, de changement, pas seulement de changement de lieu. On va changer de partenaire et l’infidélité n’est pas tellement perçue comme extraordinaire. Nous moines, on conteste ce modèle de comportement social par notre vie monastique stable dans  une communauté de frères que l’on a pas choisis et que Dieu a mis ensemble. Donc c’est un acte de foi, d’espérance, d’amour à faire chaque jour et un combat. Il y a une dimension de combat spirituel qui est dans la tradition monastique mais aussi toute la tradition de l’évangile. C’est un vrai « challenge » que l’on vit.

 

Le deuxième vœu que nous faisons, qui est un vœu particulier à la règle de saint Benoît, est un vœu de conversion de nos mœurs : « conversatio morum », conversion d’un comportement naturel à un comportement d’évangile selon les critères que demande Jésus. La conversion des mœurs englobe pour nous moines une vie de pauvreté, de sobriété, de frugalité, mais cela comporte aussi le célibat, une certaine manière de vivre sa sexualité, de renoncer au mariage, d’avoir des enfants : tout cela fait partie de l’appel de Dieu à ce type de vie.

 

Le troisième vœu exigé par la règle de Saint Benoît est  un vœu d’obéissance à notre père abbé qui est le supérieur de la communauté, c’est un certain renoncement à notre volonté propre, à nos désirs spontanés, on ne fait pas tout ce que l’on a envie de faire mais on fait ce que l’on nous demande dans une obéissance éclairée, intelligente, dialoguée. C’est important de suivre la volonté Dieu discernée dans la parole du supérieur à notre égard. Au monastère, on ne reste pas dans le même travail toute sa vie. Si l’obéissance est bien vécue cela permet une certaine liberté, nous ne sommes pas dans un esprit de carrière, de réussite professionnelle, par exemple.

Par rapport à l’argent, nous avons également un fonctionnement qui conteste celui de notre société. Le moine n’a pas de compte en banque, tout est mis en commun : c’est du communisme intégral, du communisme évangélique, tout est bien commun… comme dans les Actes des apôtres. La première communauté chrétienne a toujours été l’exemple de toute forme de vie religieuse.

Cela conteste le primat de la finance, le primat de l’argent qui mène beaucoup les gens, les structures, les régimes politiques, les états, les nations mêmes qui  sont soumises  aux agences de notation, ce qui est invraisemblable. La politique est maintenant au service de la finance mondialisée.

En tant que chrétiens, je réagis, je suis « indigné » de voir que l’argent,  la finance et l’économie priment sur tout et que l’humain est écrasé.

 


[1] Mc 16 15-16


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